Qui défend les intérêts des consommateurs ? Les liens de financement avec l’industrie soulèvent des questions de transparence concernant la défense des intérêts des fabricants de cigarettes électroniques dans le cadre du projet de loi sur le tabac au Kenya

L’ATIM appelle à la transparence alors qu’un groupe de défense du vapotage, actif à l’échelle internationale, milite en faveur d’une réglementation moins stricte des nouveaux produits à base de nicotine

Alors que le Kenya envisage d’apporter des modifications visant à renforcer sa législation en matière de lutte contre le tabagisme, une organisation internationale de défense du vapotage s’est immiscée dans le débat politique pour réclamer une réglementation différenciée entre le vapotage et les autres produits nicotiniques.

Le 3 juillet 2026, la World Vapers’ Alliance (WVA) a publié un article intitulé « Le projet de loi kenyan sur la lutte antitabac doit s’appuyer sur la science, et non sur la peur », dans lequel elle fait valoir que le projet d’amendement à la loi sur la lutte antitabac ne fait pas suffisamment la distinction entre les cigarettes et les nouveaux produits nicotiniques. L’article plaide en faveur d’une réglementation fondée sur les différences alléguées en matière de risques liés aux produits et s’oppose à l’application de restrictions similaires à l’ensemble des produits nicotiniques. Se présentant comme la voix des consommateurs, la WVA se décrit comme un mouvement mondial représentant les vapoteurs et défendant l’accès à ce qu’elle qualifie de produits nicotiniques à moindre risque. Il est toutefois important de comprendre qui se cache derrière ce plaidoyer lorsqu’on évalue des points de vue de consommateurs apparemment indépendants qui interviennent dans l’élaboration des politiques de santé publique.

Sur les traces du réseau derrière l’application de messagerie

La WVA reconnaît elle-même avoir été initialement créée par le Consumer Choice Center (CCC) et continuer à recevoir un financement partiel de la part de cette organisation. De même, le CCC confirme publiquement avoir fondé la WVA dans le cadre de son action en faveur de la réduction des risques liés au tabac. Une veille indépendante sur l’industrie du tabac apporte des éléments de contexte supplémentaires. Le site Tobacco Tactics rapporte que le CCC a reçu des financements de la part de multinationales du tabac et a mené des campagnes contre les mesures de lutte contre le tabagisme dans plusieurs juridictions. Il indique également que La WVA a déjà bénéficié d’un financement direct de la part de British American Tobacco.

Ces liens avérés ne permettent pas d’établir qu’un fabricant de tabac ait commandité, financé ou dirigé l’intervention spécifique menée en juillet au Kenya, et l’ATIM n’a trouvé aucun élément permettant d’étayer une telle affirmation. Ils démontrent toutefois pourquoi la transparence concernant les origines organisationnelles, le financement et les relations est essentielle lorsque des organisations de défense des intérêts se présentent aux décideurs politiques et au public principalement comme des porte-parole indépendants des consommateurs.

Un message politique familier à un moment crucial

Le moment choisi et le contenu de cette intervention revêtent une importance particulière. Le Kenya envisage en effet d’adopter une législation visant à renforcer la réglementation des nouveaux produits à base de tabac et de nicotine, alors même que les fabricants de tabac cherchent à développer la commercialisation de ces produits dans le pays. La WVA fait valoir que le Kenya devrait adopter une réglementation différenciée en fonction du risque relatif et invoque des exemples internationaux pour plaider en faveur d’une plus grande souplesse réglementaire à l’égard des produits nicotiniques alternatifs. Ce cadre politique correspond étroitement aux arguments de plus en plus souvent avancés par les fabricants de tabac et de nicotine qui réclament un traitement réglementaire différent pour leurs gammes de produits non combustibles.

L’alignement des positions politiques n’implique pas, en soi, l’existence d’une coordination. Toutefois, lorsque les organisations défendant ces positions ont des liens financiers ou institutionnels avérés avec des réseaux liés au financement de l’industrie du tabac et/ou de la cigarette électronique, les décideurs politiques doivent savoir quels intérêts et quelles perspectives sont représentés lorsqu’ils évaluent leurs propositions.

Le Kenya devrait protéger son processus décisionnel contre les intérêts particuliers

La question n’est pas de savoir si les consommateurs doivent participer à l’élaboration des politiques. Leur voix est importante. La question est de savoir si les organisations qui prétendent représenter les consommateurs font preuve d’une transparence suffisante pour permettre aux décideurs politiques et au public de comprendre leur financement, leurs affiliations et leurs relations commerciales potentielles. L’article 5.3 de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac exige des gouvernements qu’ils protègent les politiques de santé publique contre les intérêts commerciaux et autres intérêts particuliers de l’industrie du tabac. Cette protection revêt une importance croissante à mesure que les fabricants de tabac diversifient leurs activités au-delà des cigarettes et que le plaidoyer politique s’effectue par l’intermédiaire de réseaux plus larges regroupant des associations de consommateurs, des associations professionnelles, des consultants et d’autres tiers.

Les décideurs politiques kenyans devraient donc exiger la divulgation complète des financements et affiliations pertinents de la part des organisations et des individus participant au processus d’élaboration des politiques relatives au tabac et à la nicotine, et évaluer avec soin si les contributions apparemment indépendantes présentent des liens commerciaux directs ou indirects.

Une tendance régionale qui mérite qu’on s’y attarde

Cette initiative kenyane intervient alors que des arguments similaires en faveur de la « différenciation des produits » et de la réduction des risques liés au tabac sont avancés ailleurs en Afrique.

En Afrique du Sud,L’ATIM a récemment mis en avant une campagne de plaidoyer rémunérée visant à obtenir un traitement différencié pour les produits incombustibles alors que le Parlement examine article par article son projet de loi sur le contrôle des produits du tabac et des systèmes de délivrance électroniques. Le porte-parole intervenant dans le cadre de cette intervention entretenait une relation de conseil, rendue publique, avec l’association sud-africaine de l’industrie du vapotage et avait des liens avec la WVA.

La récurrence d’arguments similaires, relayés par des réseaux de plaidoyer interconnectés dans le cadre de différents processus décisionnels africains, justifie une analyse et une réponse au niveau régional. Cela ne prouve pas que les interventions individuelles soient coordonnées de manière centralisée par les fabricants de tabac. Cela démontre toutefois pourquoi la surveillance de l’industrie du tabac doit de plus en plus aller au-delà des déclarations des fabricants de tabac elles-mêmes et examiner les organisations, les relations de financement et les réseaux qui se cachent derrière le porte-parole.

L’ATIM appelle les gouvernements, les parlementaires, les organisations de la société civile et les journalistes de toute l’Afrique à poser une question simple chaque fois que des voix de consommateurs ou d’experts, apparemment indépendantes, interviennent dans les débats sur les politiques relatives au tabac et à la nicotine :

Qui défend les intérêts des consommateurs? Qui se cache derrière les organisations qui s’expriment en leur nom?

La transparence ne justifie pas d’exclure la participation légitime des consommateurs. Elle constitue une condition nécessaire pour garantir que les décideurs politiques puissent distinguer les points de vue véritablement indépendants des actions de plaidoyer menées au sein de réseaux dont les liens avec le secteur commercial sont avérés.